Dirigée par Yves Fravega, metteur en scène, et Pascal Gobin, musicien et compositeur, l’Art de Vivre a été créée en 1995 pour permettre le développement d’un travail de création artistique associant de manière très intime spectacle vivant et création sonore.

L’une des caractéristiques de notre projet artistique est de mêler sans vraiment y prêter attention, le majeur et le mineur, le savant et le populaire, le noble et l’ordinaire. Nous associons musique expérimentale et musique de variétés, textes distingués et écriture triviale, le complexe et le rudimentaire.

Éloge de l’art petit

Beaucoup pensent que l’art doit infiltrer la vie. Nous œuvrons, nous menons le jeu, pour que la vie infiltre l’art. Fantaisistes rigoureux, imposteurs sincères et de bonne foi, nous pratiquons avec allégresse la falsification, le plagiat, la mystification. Collagistes, détourneurs, hybridateurs, nous abusons des auteurs les plus «prestigieux», «essentiels» et «considérables». Les œuvres que nous proposons contestent les valeurs du savoir-faire et de la virtuosité, accueillent la maladresse appliquée de l’amateur comme une aubaine et ainsi la possibilité de surgissement de formes hors normes.

Aller chercher l’art où il se trouve

Nous avons adopté pour principe de produire avec des gens qui ne sont pas des spécialistes. Nous élaborons des projets qui sont en conformité avec les moyens humains dont nous disposons. Nous inventons beaucoup à partir des amateurs que nous rencontrons, ils sont associés à nos projets artistiques. Le dilettantisme implique un engagement et des dispositions poétiques qui compensent largement les insuffisances de savoir-faire. La maladresse ne peut en aucun cas décider de la valeur artistique de ce qui est proposé. Nous mettons en œuvre ce qui n’aurait pas dû… être œuvre, ce qui n’aurait pas dû faire œuvre… Nous agissons pour le développement de « la création marginale durable ».

Quelques réflexions à partager

Philippe Henry, Les démarches artistiques partagées (Novembre 2011)

Philippe Henry s’interroge dans ce texte sur les démarches artistiques participatives ou partagées entre des artistes et des non professionnels de l’art pour mettre en question la notion de démocratie artistique. Il prend pour cela plusieurs exemples et y évoque la démarche de création partagée de L’Art de Vivre, notamment autour de la Radio Belle Victorine.

Le texte en version PDF

Il fait également référence au travail du groupe artisitique Les Pas Perdus, de l’association Lieux Fictifs, du TéATRéPROUVèTe, de la Compagnie des Oiseaux, du Bottom Théâtre, de la compagnie Hendrick Van der Zee,de la Compagnie Théâtre du Bout du Monde, du Théâtre du Grabuge, du Bruit du Frigo.

Philippe Henry a été Maître de conférences au département Théâtre de l’Université Paris 8 – Saint-Denis. Il poursuit désormais à titre personnel ses recherches sur la socio-économie du spectacle vivant et les démarches artistiques en lien avec des populations d’un territoire donné. Il est membre fondateur d’Autre(s)pARTs et membre d’ARTfactories/ Autre(s)pARTS.

Yves Fravega, "Vers ce que l'on ignore" (Avril 2012)

Texte d’Yves Fravega, intitulé « Vers ce que l’on ignore ».

« Sortir des « théâtres » ne suffit pas, il faut inventer d’autres façons de faire. Nous devons développer des pratiques artistiques appropriées à l’en-dehors, à l’au-delà, à l’au-devant… Aller au-devant des gens… c’est indispensable… Aller partout où ils se trouvent… Soit c’est ça, soit c’est rien… Il faut y consacrer le principal de ses efforts. »

Faire œuvre avec les gens n’implique pas qu’on va leur apprendre à faire ce qu’on sait ou ce qu’on fait. On va les chercher parce qu’on ne sait pas inventer tout seul. On va chercher ensemble ce qu’on ne sait pas qu’on cherche. On va faire ensemble ce qu’à priori on ne sait pas faire. On va penser ensemble, cheminer ensemble, pratiquer ensemble, bricoler ensemble… Nous allons ensemble nous donner la parole et faire de cette parole une œuvre d’art.

Nous devons sortir du clivage démarche artistique et socio-culturelle. Il est essentiel de dénoncer la noblesse de la chose artistique et le mépris des pratiques socio-culturelles. Nous devons revendiquer l’utilisation du champ socio-culturel comme terrain propice à la création, à la réalisation d’œuvres. Chercher à co-construire, à co-créer, co-réaliser, nous expose à des évaluations peu clémentes. Nous devons combattre les a priori d’insuffisance dont nous sommes souvent victimes. Car la démarche peut être ténue aux yeux de certains, et d’une valeur peu évidente au vu des critères d’évaluation : La « visibilité » passant par l’intense fréquentation du public et la « reconnaissance » par des relations étroites avec les lieux institutionnels. Nous devons avoir des dispositions esthétiques, hors des usages… Encourager à la « sur-excellence » artistique, à l’au-delà du goût, à la « sous-excellence » artistique, à la perfection abyssale. Réaliser des oeuvres d’art en co-création relève d’une exigence artistique intense.Il ne s’agit pas de délaisser l’œuvre mais de redéfinir son espace de réalisation. Nous devons redéfinir des modes d’évaluations, des outils d’évaluation, adaptés à nos façons de faire.La notion d’élitisme pour tous a été une erreur fondamentale. Il faut appeler à l’abandon de la recherche des « grands artistes », des « génies » et des « œuvres inoubliables ». Nous devons proposer d’autres sensations artistiques, d’autres regards : c’est le regard sensible porté aux choses périphériques, communément repérées comme superflues ou insuffisantes qui va déterminer de nouvelles postures. Sans le savoir, nous portons sur ces objets, ces comportements ou ces espaces, un regard qui les dévalorise. Nous consentons à l’utilisation d’un vocabulaire qui les marginalise : kitch, humour, décalé, baroque, alternatif, second degré, provocation, etc, etc … Il ne s’agit pas de redonner de la valeur à ce qui n’en aurait pas suffisamment mais d’inverser carrément l’appréciation entre le majeur et le mineur, le noble et le commun. Nous devons cesser de nous indigner de ce que nous impose la culture cultivée, en s’apitoyant sur son inintérêt ou son coût exorbitant. Il faut plutôt apprendre ou réapprendre à regarder ailleurs et autrement, à faire l’éloge des petites choses : de tout ce qui manque d’attention et qui paraissait jusque-là futile, frivole, anodin ou superflu… « Il faut réapprendre à danser à l’envers et que cet envers devienne notre véritable endroit ».

Avril 2012

Yves Fravega, "L'excellence artistique" (Mars 2010)

« Toutes les excentricités d’un esprit même banal sont préférables aux oeuvres plates d’un imbécile bourgeois ». Arthur Cravan

Nous ne devons pas abandonner « l’excellence artistique » à quelques esthètes autorisés.

Nous ne devons pas nous laisser confisquer l’espace et le vocabulaire; Si nous y renonçons et laissons nommer ainsi, et de façon tout à fait abusive, toute une production académique, conformiste et fâcheuse, nous déconsidérons, marginalisons et écartons par la même occasion tout ce qui pourrait empêcher le ronronnement réformiste de la production routinière de l’art autorisé et officiel. De toute façon je ne vois pas en quoi les « plus » excellents ne se revendiqueraient pas aussi comme les plus « exigeants » (cela pour ceux qui verraient dans « l’exigence artistique » un vocabulaire plus approprié).

L’excellence est partout… comme la médiocrité. Comme l’excellence est rare, il est absolument injuste que tous n’aient pas le même droit à la médiocrité. La disparité des conditions d’existence est accablante pour les « médiocres pauvres ». De fait, seul ceux qui en ont les moyens peuvent se permettre la médiocrité. En plus, à force d’avoir les moyens de l’être, les « médiocres riches » peuvent même finir par ignorer qu’ils le sont (médiocres) et nous infliger en toute candeur leurs ouvrages navrants.

Notre engagement dans un art « émancipé » qui par définition et vocation se doit d’être marginal, original, alternatif fait que l’on nous colle des étiquettes, justement de marginaux, d’originaux et d’alternatifs qui justifient des conditions d’existences pénibles et des situations déplorables…Même si certains voudraient y voir là le prix d’une liberté que l’on aurait choisie de prendre, en quoi consisterait un engagement artistique prudent ? Et de toute façon, ce serait quoi cet « inverse » qui justifierait et « mériterait » une existence paisible ?

 Ce que je défends ici est une posture, une façon d’apprécier ce qui m’entoure. Je crois qu’un changement important s’est opéré depuis trente ans, et persiste, en ce qui concerne les démarches, les formes, la production du spectacle vivant et ses espaces d’existence. Une façon d’appréhender et d’investir les Arts Populaires, de les transcender.

Ce que l’on appelle les nouveaux territoires de l’art ne se limitent pas à des espaces géographiques mais nécessairement à une façon de faire « autrement » qui conteste par ses démarches et par ses formes les règles de « l’art culturel » habituellement proposé. Ce qui a consisté à apporter la culture sur les territoires ne suffit plus ni à satisfaire une attente, ni à définir ce qui se fabrique et qui nait de la rencontre, de l’échange entre artistes et population.

La démocratisation culturelle ne se réduit plus à mettre à disposition du peuple la seule culture « cultivée », ni à tenter de rapprocher une élite intelligente d’un peuple ignorant. Les valeurs portées par notre culture « cultivée » à travers toute sa production ne correspondent plus au vivant de l’esprit des gens. C’est une langue morte sans rien de commun, non pas avec la langue parlée dans la rue (ce qui serait une grossièreté populiste) mais avec la langue qu’utiliserait celui qui est dans la rue, mis en situation de faire l’artiste.

Il est particulièrement jubilatoire, de fréquenter, d’investir des espaces incongrus de création… de mettre en oeuvre ce qui n’aurait pas dû… être oeuvre… de hisser des créations marginales au rang d’oeuvre d’art… d’encourager, susciter, provoquer le laisser aller des imaginations… de s’enthousiasmer de l’inconfortable , de l’inconvenant de la production, et même de « l’idiotie » artistique qui pourrait advenir.

Les nouveaux territoires de l’art sont particulièrement propices à l’exploration et la recherche artistique. Ces dispositifs d’irruptions créatives sont, de façon tout à fait regrettable, essentiellement appréciés pour le terrain qu’ils occupent et le public qu’ils touchent (les faibles soutiens apportés, comme celui de « la politique de la ville », en témoignent).

Le domaine de l’action artistique est loué pour ses capacités apaisantes sur les populations, rarement gratifié et reconnu pour ses productions (Il y a comme une évidence à considérer comme majeures les oeuvres provenant du secteur noble… institutionnel et minimiser l’intérêt artistique des autres).

Le « Grand Art » s’est toujours efforcé de bannir de la sphère du Beau, le « sauvage », le « commun », le « modeste », qu’il a toujours souhaité associer à l’insignifiant, au dérisoire, au vulgaire, au laid, au grotesque.Nous devons positionner notre « occupation » du territoire, nommer nos pratiques. Revendiquer notre Art du Territoire comme un mouvement artistique à part entière… peuplé « d’excellents » artistes. Faute de définitions toutes faites et même heureusement nous devons nous rabattre vers des néologismes pour essayer de nommer les choses : Art cru, Art sauvage, Art petit, Art commun, Art approximatif (de proximité vis à vis des gens et de « bordure », de « périphérie » vis à vis de la « culture cultivée »), Art ordinaire, Art sur-ordinaire, Proto-art (Avant-Art)… Comme d’autres avaient nommé en d’autres temps : Art Brut, Art Naïf, Art Pauvre, Art Outsider, Art Modeste,…

Il s’agit d’« essayer autrement », de donner un nom, des noms aux productions issues des « nouveaux territoires de l’art ». Où il ne s’agit plus d’apporter le savoir, la science, d’imposer un modèle de pensée académique, mais de s’inspirer de la naïveté incongrue rencontrée dans la façon d’envisager et de produire l’Art.

Il y a dans ce qui se développe dans notre projet artistique une dimension particulière, où il ne s’agit plus d’apporter la fable sur la scène, de confronter le public à un héros qui lui ressemble, mais d’élargir la fable au public et de confronter l’acteur à un public qui lui ressemble. (Quand je dis acteur, il s’agit de l’ensemble des protagonistes : comédien, metteur en scène, auteur, éclairagiste, etc…)

Il faut « accabler » l’Art par son insistance à le désacraliser. Le « brutaliser » dans ce qu’il a de plus soumis aux règles et à l’autorité. Il faut le rendre modeste. C’est l’usage immodéré de l’Art qui donne du sens à son existence.Nous devons revendiquer un art sans importance, impur. Un art particulièrement ordinaire, un art du peu qui se moque du bon goût, qui loue le « goût douteux » (car il vaut mieux douter de ses goûts).

Nous nous devons de promotionner un art libertin, affranchi, qui conteste les lois qu’elles soient morales ou techniques. Il s’agit d’exalter une liberté qui ne s’accommode d’aucune entrave de pensée, d’imagination, d’expression. Nous nous devons d’être dans un déchainement de bricolage. Claude Lévi Strauss, dans la pensée sauvage explique : « La logique de l’ingénieur est d’aller chercher ce qui lui manque, celle du bricoleur d’assembler ce qui est à portée de la main (il s’agit de se rendre réceptif, disponible) ». L’ingénieur et le bricoleur occupe des espaces différents mais sans hiérarchie des importances. Je crois beaucoup dans les valeurs de la « sauvagerie », de la pensée sauvage, qui est en fait en germe chez chacun d’entre-nous. L’intérêt et la valeur artistique sont souvent confondus avec la «facture» professionnelle, avec les signes du savoir-faire.

J’ai le plus souvent une étrange sensation d’encroûtement en ce qui concerne  l’épaisseur » des oeuvres reconnues. Il n’existe pas dans les arts du spectacle un équivalent du mot « croûte », utilisé pour la peinture, mais c’est pourtant de cela qu’il s’agit.Ne recherchons pas la perfection, méfions-nous en.Organisons notre conduite autour de l’anti-performance, la « contre-performance » comme il y a eu en d’autre temps la « contre-culture ».

Les techniques doivent rester improvisées, adaptées aux rencontres et aux circonstances. Il est essentiel de placer la virtuosité à l’endroit de « l’acompétence ». De mettre les capacités performantes au service du « ne pas savoir » même (surtout) si cela doit prendre des allures clownesques ou burlesques, même si nous devons ressembler à des bouffons récalcitrants.

Être compétent dans l’incompétence nécessite de savoir perpétuellement ne pas savoir. L’Art a beaucoup à voir avec l’aberration, avec un écart de la réalité. A quoi cela sert-il ? A beaucoup de chose… A célébrer l’inutile,… à révéler ce qu’il a d’essentiel. C’est bizarrement salutaire à un équilibre : A la fois celui de faire supporter sa situation et celui de se révolter contre ses conditions d’existence.

Yves Fravega mars 2010